Sous le pont Mirabeau ...
Curieux, comme les comptes ronds sont sensés baliser le temps qui passe et comme on se conforme à respecter ces paliers rituels. Le demi-siècle affiché au compteur est pour bientôt. Le passage sur l'autre versant est d'ailleurs pour cette fin de semaine. Et même si la vie va toujours à cent à l'heure, il y a un parfum de bilan qui flotte dans l'air. Il faut dire qu'en ce moment, ma mémoire est pas mal sollicitée par les copains d'avant qui soudain émergent du passé.
Hier, la machine à remonter le temps s'est à nouveau calée sur 1971. C'était l'époque du hand à donf mais il y avait aussi les filles. Il y a toujours eu les filles. Images en rafale du temps où le lycée Amiral Ronarc'h était situé dans une ancienne caserne de pompiers. J'étais alors amoureux éperdu de Dominique D. Ce fut le jour même où elle débarqua dans le bahut en classe de 4e que la foudre me frappa de plein fouet. J'avais treize ans et c'était la quatrième fois que je recevais un tel coup en pleine poitrine. Je n'avais bien sûr tiré aucune leçon des précédents.
Ce n'était pas du à une quelconque carence hormonale, mais, avec les filles, je n'avais pas une âme de prédateur. Je donnais plutôt dans le genre romantique à tendance mélanco-mutique. Un genre qui limite forcément le nombre de conquêtes. A croire que quand il était question d'aimer, l'idée m'intéressait plus que l'acte. Comme ses prédécesseurs, cet amour avait donc, dès le départ, de fortes probabilités de rester à jamais transi. Timide impénitent, j'étais tétanisé comme un lapin dans les pleins phares quand il aurait fallu que je me déclare. Quoi lui dire ? Comment le dire ? Quand ? Où ?
Cela a bien failli arriver un matin d'hiver. Mon père qui bossait à l'Arsenal me déposait toujours très tôt au lycée. J'avais une vingtaine de minutes à tuer avant le début des cours. Quand elle a ouvert la porte, je tentai d'allumer ma Gauloise au poêle qui était supposé réchauffer le préfabriqué qui nous servait de salle de classe. Sa présence a tout de suite empli tout l'espace comme l'envie et la panique qui, simultanément, m'ont envahies. Les mots ne furent sans doute jamais aussi proches mais ils ont refusé de venir jusqu'aux lèvres. Et c'est la panique qui a pris le dessus, déclenchant l'opération survie avec retour dans la carapace. Je sais que, par-dessus tout, dominait la crainte de me prendre un méchant rateau et de voir l'espoir d'elle s'évanouir à jamais. Du coup, je me taisais. Me contentant d'entretenir des rêveries silencieuses dans un jardin secret où, à l'époque, je ne laissais entrer personne.
Huit années ont ainsi passé avec un coeur pavlovien qui battait la chamade dès que je l'apercevais. Huit années à me dire : "Bon ! ça y est, aujourd'hui tu te lances, sans filet, et basta". Mais à part mes regards de beau ténébreux qui voulaient en dire long et quelques maladroites tentatives de lui faire du pied en classe, je n'ai pas entrepris grand chose. J'attendais qu'elle le fasse, persuadé qu'elle savait que je savais qu'elle savait ce que j'éprouvais.
Je crois bien qu'elle a tenté de le faire. Un samedi soir. Au bar le Record. C'était du temps du cliché ci-dessus. N'étant plus ni l'un ni l'autre lycéens, je ne la voyais plus quotidiennement et c'était seulement dans ce rade que je la croisais certains soirs de week-end. Je crois que j'y allais surtout pour ça. Pour la voir. Rien que la voir, en espérant que peut-être, au hasard de la soirée, une ouverture se ferait comme disait JC Duce.
Assis sur un tabouret, j'étais accoudé au comptoir en compagnie d'Hubert quand elle est entrée dans le bar. Comme d'hab, j'ai du feindre la superbe indifférence. Mais cette fois-ci, elle s'est arrêtée à mon niveau. Tsunami dans la poitrine, souffle soudain court, gorge qui se noue, cerveau aux abonnés absents, opération survie imminente. Elle m'a regardé et m'a dit avec un merveilleux sourire : "Alors ! On ne dit plus bonjour ?" Et moi, palpitant à plein régime mais visage résolument impassible, je n'ai su lâcher qu'un "non, en effet" immédiat, sec et définitif.
Maudit sens de la répartie qui fait souvent sortir les mots avant que je ne les pense. Je me suis bien sûr immédiatement traité de gros naze, d'impossible goujat, de lamentable mec. J'ai aussitôt échafaudé mille scénari et stratagèmes pour rattraper le coup. L'ouverture était là, béante. En réalité un gouffre dans lequel je n'ai pas osé m'abandonner. Je suis resté muet, indécrottablement muet. Ce fut, je crois, la dernière fois que j'ai vu Dominique D.
Trente années plus tard, j'ai répondu à son mail. Pour lui avouer, qu'à cette époque, j'avais été raide dingue d'elle.
Cela fait un bout de temps que l'impulsivité a pris le pas sur la timidité. On gagne en franchise ce qu'on perd en tact. J'avoue que je préfère, mais il reste encore pas mal de boulot pour maîtriser cette spontanéité, notamment s'inquiéter de savoir comment elle sera reçue. Quand je repense aux termes du message que j'ai laissé à Dominique D, je me dis qu'ils ont forcément du paraître incongrus et anachroniques, peut-être même inquiétants. Cette fois-ci, c'est sûr, j'aurai mieux fait de la fermer.
Sous le pont Mirabeau