Statuette de nulle part
Bébert, mon grand-père, était un sculpteur de métier
que la guerre avait condamné à une retraite précoce.
Ouvrier dans l’âme, l'homme ne savait rester inactif.
Alors, calé sur le rythme des sirènes de l’arsenal,
il passait ses journées dans son atelier à sculpter
des panneaux de scènes de traditions bretonnes.
Un jour, chez une voisine, il fit la découverte d’un masque africain
qu'il emprunta aussitôt pour en sculpter deux assez fidèles répliques
qu'à peine sèches il accrocha en bonne place sur un mur du salon.
Bébert tenait sa nouvelle source d'inspiration.
Sans tarder, il se rendit à la bibliothèque où il n'allait jamais
pour en ramener des livres d’art dans lesquels puiser les modèles
qu'il dessinait au crayon gras sur des plaques de bois d'essence locale.
Mon grand-père était si prolifique que ce fut très vite l’avalanche.
Les murs du salon, des couloirs et des chambres furent tous recouverts
de dizaines de masques dont la teinte ébène était due
aux successives couches d'un épais brou de noix.
Je ne sais ce qu'est devenu le stock de ses créations qui donnaient à sa maison
d'étranges allures de musée des arts premiers et de tanière de guérisseur païen.
De cette fantastique collection, il ne me reste que cette petite statuette
dont ni lui ni moi n'avons jamais connu l'origine.
- Photo en grand format sur One Day One Shot
