Bad vibes
Mes grands parents avait acheté un penty sur la côte nord
à une vieille artiste excentrique qui vivait là en ermite.
La pauvre femme avait complètement perdu la boule
et s'était quelque peu lâchée sur la déco de sa maison.
Il y avait notamment au sommet de l'imposante cheminée
un Saint-Sébastien qu'elle avait entièrement customisé.
Elle avait outageusement fardé le visage du saint homme
jusqu'à lui donner le rictus d'une pouffiasse égrillarde
et avait tracé sur tout le corps des filets rouge sang sensés
s'échapper des plaies que les flèches avaient causées.
Afin d'évoquer les flots d'hémoglobine, elle avait recouvert
de carmin et de vermillon le manteau de la cheminée
où, le rouge sanglant se mêlait au bistre du granit.
A coups de burin, mon grand-père avait nettoyé le manteau
mais la statue sans doute trop haut perchée resta ainsi peinturlurée.
Le jour où la maison fut vendue, chacun récupéra quelques objets.
J'héritais entre autres du supplicié que je comptais débarrasser
de sa gangue d'enduit et de peinture à l'huile afin de révéler
le veinage du bois et la finesse suspectée du coup de ciseau.
J'entreposais donc la statue dans la cave qui me sert d'atelier.
Et, dès que j'avais un moment, je descendais décaper le saint.
Chaque fois que j'arrivais au pied des escaliers du sous-sol,
je sentais monter en moi un curieux sentiment d'oppression
qui, sans faute, s'accuentuait dès que je travaillais sur la statue.
En fait, je ne restais pas plus d'une demi-heure en sainte compagnie
tant était lourde et pesante l'atmosphère de la cave empoussiérée.
Il me fallut un peu plus de deux semaines avant d'arriver au lisse intégral
mais je ne fus pas déçu de mes efforts : l'originelle était magnifique.
Le sculpteur avait parfaitement su tirer profit des veines du chêne
et, des orteils jusqu'à l'expression tourmentée du visage,
son travail se révéla être d'une diabolique précision.
Néanmoins, l'oppressant sentiment de malaise
devait croître à mesure qu'apparaissait le bois nu.
Il atteignit un point tel que dès la restauration achevée
je dus me résoudre à me séparer de l'idole polie
qui ne trouvait aucune place dans la maison tant,
en tous lieux, son aura se révélait dérangeante.
Je la donnais donc à un ami qui, lui aussi,
choisit de très vite s'en débarrasser.
Je ne sais pas ce qu'est devenu ce Saint-Sébastien,
mais hier, à Locronan, en observant son alter ego,
il a brusquement ressurgi dans ma mémoire.
Sister S, ma sorcière préférée, pourra le confirmer :
ce Saint-Sébastien-là dégageait lui aussi
de sacrées drôles de vibrations.
